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Dans le sud-est du Niger, le difficile retour des déplacés de Boko Haram

Le président Mohamed Bazoum veut encourager la réinstallation de 40 000 personnes dans leurs villages d’origine. Mais les destructions et l’insécurité compliquent ce projet.

Partant de Diffa, de part et d’autre de la route nationale qui prend la tangente sur les bords géologiques du bassin du lac Tchad, s’enchaînent des villages fantômes. Les premiers orages de l’année continuent de mettre à bas les pans de mur restants. Çà et là, sur le sol, des stigmates noircis de cases incendiées par Boko Haram quand le groupe djihadiste était à son apogée.

Sept ans après la première attaque contre la ville nigérienne de Diffa et ses environs, une nouvelle ère, plus prometteuse, va-t-elle commencer au milieu de cette désolation ? Mohamed Bazoum, le président du Niger, le croit. Il estime que les conditions de sécurité sont désormais réunies pour organiser le retour de quelque 40 000 personnes déplacées d’une quarantaine de villages. Autant de lieux postés malgré eux sur la ligne de front virtuelle de cette guerre asymétrique qui, si elle a perdu en intensité dans la région de Diffa, n’a pas pris fin pour autant. « Le retour est un pari risqué », juge un humanitaire onusien, en invoquant aussi bien la volatilité de la situation que l’ampleur des destructions.

Pas d’infrastructures ni d’eau

De ces villages de la commune de Gueskérou, située dans le coin sud-est du Niger frontalier du Nigeria et du Tchad, il ne reste pas grand-chose. Dimanche 26 juin, en tête d’un long convoi de ministres, d’officiels locaux et de tout ce que l’état-major compte de hauts gradés, Mohamed Bazoum l’a constaté. « Il n’existe plus d’infrastructures, les maisons sont détruites, il n’y a pas d’eau, pas de centres de santé, ni d’accès aux denrées alimentaires. Le retour nécessitera l’aide de l’Etat et des organisations humanitaires », résume Issa Lamine, le gouverneur de la région de Diffa. Une aide colossale à fournir avant que les villageois aient envie de rentrer dans des conditions qui, dans un premier temps, seraient plus que minimales.

Parfois, une forme de vie précaire apparaît. « Ici, le village des déplacés d’Asoga », annonce un panneau. Ils sont là des milliers, qui ont fui le Nigeria voisin, fief du groupe djihadiste. Asoga était un village situé non loin de là sur la rive gauche de la rivière Komadougou. En cette fin de saison sèche, n’importe qui peut traverser à pied sec ou à moto : bergers, djihadistes, militaires, bandits… Beaucoup d’enfants sont nés ici, dans des abris construits dans l’urgence par les agences onusiennes et les organisations humanitaires. Les villageois d’Asoga vivent depuis cinq ans dans ce camp de réfugiés sans barrières. Selon l’ONU, la région de Diffa abrite 300 000 réfugiés, essentiellement nigérians, et des déplacés nigériens.

Depuis son élection en mars 2021, le président nigérien, plusieurs fois ministre, affiche son volontarisme pour faire revenir la population dans ses villages d’origine. Mais comment convaincre les déplacés nigériens de la commune de Gueskérou de revenir dans ce champ de ruines ? Comment relancer la culture du poivron et de la pêche, qui faisaient de cette région l’une des plus prospères du pays ? Comment éviter de reproduire des erreurs commises durant la première vague de retour bricolée par l’Etat entre juin et juillet 2021 ? A l’époque, 27 000 personnes avaient été raccompagnées dans 19 villages. « Dans certains endroits, la sécurité n’était pas assez renforcée, il n’y avait pas les conditions de vie. Des milliers de personnes qui étaient rentrées se sont à nouveau déplacées », concède un ministre nigérien.

Convaincre les ONG

Samedi, à Diffa, Mohamed Bazoum a tenté de convaincre les organisations humanitaires présentes, dont de nombreuses agences onusiennes, de soutenir le nouveau projet de retour. Selon lui, « les terroristes ont besoin d’un désert humain pour agir à leur guise ». Repeupler la région nécessite de recréer des conditions matérielles élémentaires minimales, afin d’y attirer les volontaires. Pour le reste, et notamment la mobilisation des donateurs pour financer l’opération, le dossier est cependant loin d’être bouclé. Mohamed Bazoum, philosophe de formation, résume ainsi les termes de la réflexion : « Restons sur les principes et l’exigence de la doctrine, nous réglerons ensuite les détails. » « Ce qu’il appelle “détails” sont le séquençage des retours et le financement alors que nous ne sommes pas des bailleurs de fonds, juste des opérateurs », grince un humanitaire qui souhaiterait que soit établi le calendrier d’une programmation raisonnable.

Mais les autorités nigériennes veulent avancer vite. « Il y a un timing à saisir », explique un conseiller en sécurité de la présidence. Mohamed Bazoum est en effet convaincu que « la victoire contre Boko Haram est proche ». « Les résultats sont là, ils sont bons », s’est-il félicité dimanche dans une garnison de Diffa. Le chef de l’Etat l’a redit aux membres d’une unité de la garde nationale du Niger (GNN), un corps armé de sécurité intérieure, mobile et composé d’éléments du terroir qui connaissent le terrain. Outre l’armée et la gendarmerie, le président mise beaucoup sur cette GNN, à laquelle il a promis de nouvelles armes, pour contrer les djihadistes et les groupes de bandits de la région auxquels ils sont désormais associés.

Une guerre loin d’être gagnée

Les services nigériens affirment que la menace extrémiste a décru dans le bassin du lac Tchad. Un affaiblissement dû à la mobilisation des armées des pays touchés par Boko Haram (Niger, Nigeria, Tchad, Cameroun) et aux luttes intestines meurtrières entre les différentes factions du mouvement djihadiste originaire du Nigeria. La branche Etat islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap, selon l’acronyme en anglais) a pris l’ascendant mais doit se réorganiser avant de repasser éventuellement à l’offensive. Selon le gouverneur de Diffa, « Iswap n’est capable de mener que des attaques avec trois vieilles voitures retapées alors qu’avant ils alignaient les 4 x 4 et les motos ». « Ils se sont criminalisés en pratiquant les enlèvements à grande échelle, c’est une preuve de faiblesse », ajoute-t-il.

Pour le Niger, l’heure serait donc venue de reprendre du terrain dans cette partie du pays, la première frappée au début de cette décennie de tornades djihadistes dévastatrices. Depuis, d’autres groupes armés ont pris le relais dans l’Ouest, frontalier du Burkina Faso, et au nord, vers le Mali, contre lesquels la guerre est loin d’être gagnée.

A Diffa, comparativement, l’accalmie est indiscutable, mais le travail n’est pas terminé. Dimanche, à peine le convoi de Mohamed Bazoum – fortement protégé par des centaines de sentinelles postées tout le long de la route et survolé par un hélicoptère de l’armée – avait-il quitté la base de Gueskérou, posée dans la brousse, que les gendarmes ont été la cible de tireurs embusqués derrière des acacias. « Personne n’a été touché, ils étaient loin et ont déguerpi après notre riposte, explique un officier supérieur nigérien. Mais c’était un message. Même affaiblis, ils ont montré qu’ils sont toujours là. »

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