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African Parks : « Au Bénin, face aux jihadistes, nous ne définissons pas la stratégie militaire »

L’organisation, qui gère des parcs naturels sur tout le continent, cherche à étendre son champ d’action. Désormais présents au Bénin, demain peut-être en Côte d’Ivoire, ses rangers, qui luttent armes à la main contre les braconniers, doivent désormais faire face au risque jihadiste. Entretien avec Charles Wells, le directeur des opérations.

Qualifiés tantôt d’ »anges gardiens » de la biodiversité, tantôt de « néocolons verts », les rangers d’African Parks Network (APN) sont présents sur la majeure partie du continent. Et l’organisation, fondée en 2000 en Afrique du Sud, est bien décidée à étendre son empire dans le secteur de la préservation des richesses naturelles africaines. Déjà présent au Rwanda, en RDC, au Bénin ou encore au Mozambique, APN a un objectif : gérer 30 parcs naturels sur le continent d’ici à 2030.

L’ONG, dont le président d’honneur n’est autre que le prince Harry, est déjà en discussion avec plusieurs pays. Les négociations sont ainsi très avancées avec les autorités angolaises pour reprendre la gestion des parcs de Luengue-Luiana et de Mavinga. Au Soudan du Sud, les rangers d’APN pourraient très bientôt être déployés dans les parcs de Bandingilo et de Boma. APN a également des vues sur le parc de la Comoé, en Côte d’Ivoire, et des tractations ont déjà démarré avec les autorités ivoiriennes.

En Afrique de l’Ouest, et singulièrement dans les parcs de la Pendjari et du W, au Bénin, APN fait cependant face à une menace très spécifique : les jihadistes, qui, depuis le Burkina Faso et le Niger, cherchent à étendre leur zone d’action plus loin vers le sud. Ces derniers mois, les attaques se sont multipliées dans le nord du Bénin, et plusieurs ont directement ciblé ou impliqué des écogardes. Charles Wells, directeur général des opérations de l’ONG, revient pour Jeune Afrique sur la manière dont African Parks fait face à cette menace jihadiste, notamment par le biais d’une collaboration serrée avec les forces de sécurité locales.

L’une des caractéristiques principales d’APN est le recours à des rangers, des écogardes armés et équipés de matériels dernier cri. Comment sont-ils formés ?

APN agit au nom des gouvernements. Nous ne sommes pas une organisation privée qui possèderait une force armée. Il faut que ce soit très clair. Alors oui, les rangers sont armés en fonction du parc où ils travaillent, pour les besoins des missions qui leur sont confiées. Leur formation, quant à elle, est relativement standard : elle comporte des modules sur le respect des droits de l’homme, sur l’escalade lors d’un engagement, sur la manière de faire face aux différents risques et de se comporter lorsque l’on arrive sur une scène de crime… Bien sûr, il y a des spécificités en fonction des environnements. Ce n’est pas la même chose de patrouiller dans le Bazaruto, au Mozambique, ou d’intervenir dans le Sahara, sur le plateau de l’Ennedi, au Tchad, par exemple.

À qui faites-vous appel pour former ces rangers ? À d’anciens militaires ? À des sociétés de sécurité privées ?

Nous avons recours à des formateurs extérieurs, qui travaillent sous la direction de notre instructeur en chef – nous en avons un pour les anglophones et un pour les francophones. C’est lui qui assure la coordination et veille à ce que nos standards soient respectés. Nous avons aussi développé des compétences internes, qui nous permettent de former des formateurs. Les intervenants extérieurs sont souvent d’anciens militaires, dont certains ont aussi une réelle expertise dans le domaine de la conservation.

Au Bénin, APN gère les parcs de la Pendjari et du W. Vos rangers se trouvent donc en première ligne face aux jihadistes qui tentent, depuis le Burkina et le Niger, de « descendre » vers le Golfe de Guinée. Comment faites-vous face à cette menace particulière ?

C’est une situation très difficile. Notre rôle n’est pas d’assurer des missions de sécurité nationale, mais de préserver l’intégrité des aires qui nous sont confiées. Nos rangers sont formés à lutter contre le braconnage, mais sont effectivement confrontés à toute sortes de menaces, y compris jihadistes. Au Bénin, il y a une grande communication entre nous et les forces armées béninoises, mais les rôles sont très précis. Et lorsque qu’il est établi que des jihadistes sont impliqués, nous nous retirons immédiatement et laissons les militaires intervenir. Mais il arrive que la nature exacte de la menace ne puisse être identifiée avant que l’on y soit directement confronté. Et parfois, il est difficile de faire la différence entre un braconnier et un jihadiste.

Vous évoquez vos relations avec les forces de sécurité locales, béninoises en l’occurrence. Partagez-vous les informations que vous recueillez sur le terrain ?

Oui. Nous opérons dans la même zone, avec des prérogatives et des règles d’engagement différentes. Si, lors d’une de nos patrouilles aériennes, nous identifions un risque potentiel, nous informons les forces de sécurité. Mais si quelque chose survient hors des limites du parc, en dehors des zones où nous patrouillons, nous ne pouvons pas le savoir.

L’une des difficultés auxquelles vous faites face, c’est la relation avec les communautés locales. Au Bénin, il y a eu plusieurs incidents avec les communautés d’éleveurs. Les risques de conflits armés avec la population existent-ils ?

Les conflits armés avec les communautés locales sont très très rares, voire inexistants. Il y a évidemment engagement armé quand c’est un groupe qui arrive pour cibler des animaux. Eux sont très souvent lourdement armés. Mais les braconniers, en général, ne sont pas issus des communautés locales. Certes, les chasseurs locaux peuvent poser des collets ou braconner de la viande de brousse, mais quand c’est un groupe armé ou, dans le cas du Bénin, des jihadistes qui viennent de l’extérieur, c’est une situation totalement différente.

Diriez-vous qu’APN participe à la définition de la stratégie lors des opérations anti-jihadistes dans le nord du Bénin ?

Nous communiquons les informations que nous collectons, mais nous ne déterminons pas la stratégie militaire. D’abord parce que nous n’en avons pas les compétences – nous ne sommes pas des militaires –, mais aussi parce que nous n’avons pas l’autorité pour le faire. Nous ne pouvons pas dire à des militaires d’une nation souveraine quelle stratégie ils doivent mettre en place. Ce n’est pas notre rôle.

Envisagez-vous de vous retirer du Bénin ?

Nous avons essuyé plusieurs pertes tragiques lors d’attaques, mais, pour le moment, nous sommes décidés à rester et nous l’avons fait savoir au gouvernement. Le parc du W est probablement l’un des derniers endroits les plus préservés en Afrique de l’Ouest. Nous devons tenir. Sa perte aurait des conséquences terribles pour la région.

À quel stade sont vos discussions avec le gouvernement ivoirien sur la délégation de gestion du parc de la Comoé ?

Nous en sommes au tout début. Les autorités ivoiriennes réfléchissent à la stratégie qu’elles veulent mettre en place pour gérer leurs espaces protégés. Elles nous ont contactés. Nous sommes évidemment intéressés, mais à ce stade cela n’a pas évolué.

Votre expérience au Bénin vous fait-elle craindre le même type de problématique sécuritaire dans la Comoé ?

Effectivement, il y a une menace similaire à celle qui pèse sur le Pendjari et le W, même si le problème ne se pose pas dans les mêmes proportions pour le moment. Nous sommes attentifs aux signaux, que nous prenons en compte.

Certains considèrent que votre manière d’intervenir relève d’une forme de « néocolonialisme vert ». Que leur répondez-vous ?

Nous ne prenons la gestion de territoires que sous l’égide d’un gouvernement. Nous n’intervenons pas dans la politique, les législations, le droit foncier… Oui, nous faisons appliquer la loi, mais nous ne la changeons pas.

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