Les groupes islamistes militants du Sahel, de la Somalie et du bassin du lac Tchad sont de mieux en mieux organisés et capables, ce qui leur permet d’étendre leur portée et leur létalité.
Points forts
En Afrique, les morts imputables aux groupes islamistes militants continuent d’atteindre des niveaux records. Les 23 968 morts enregistrées en 2025 constituent une augmentation de 24 % par rapport à 2024 et reflètent une augmentation de la violence dans quasiment tous les théâtres. Avec 8 375 événements signalés imputables à ces groupes, ce chiffre est le plus élevé jamais enregistré sur le continent.
Le Sahel continue de subir le plus grand nombre de morts imputables aux groupes islamistes militants de toute région du continent, une position que le Sahel maintient depuis cinq ans. Le nombre élevé de signalements de morts persiste au Sahel malgré les restrictions grandissantes sur la presse dans la région. La sévérité de la violence y est donc probablement sous-estimée.
Les tactiques brutales employées par les forces de sécurité sahéliennes continuent de favoriser le recrutement des djihadistes. Depuis 2023, les morts de civils imputables à la violence des forces armées du Mali et du Burkina Faso, et des milices qui leurs sont alliées, ont, ensemble, excédé les morts imputables aux groupes islamistes militants.
La Somalie a subi la plus importante augmentation de morts signalées de toutes les régions du continent. Cela reflète un niveau plus élevé de batailles avec les forces armées dans plusieurs des États fédéraux. Les 8 813 morts imputables à Al-Shabaab et à l’État islamique (EI) au cours de l’année écoulée représentent une augmentation de 93 % par rapport à l’année précédente.
Le bassin du lac Tchad a aussi subi une augmentation de 28 % du nombre de morts par rapport à l’année dernière, ce qui démontre la menace continue que représentent Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWA) notamment dans le nord-est du Nigeria. Cependant, des groupes islamistes militants tels que Ansaru et Boko Haram semblent avoir accru leurs activités dans le nord-ouest du Nigeria, ce qui multiplie les menaces sécuritaires posées par les bandes criminelles organisées (appelées bandits) dans cette région.
Le Sahel, la Somalie et le bassin du lac Tchad ont collectivement subi 98 % des morts imputables aux groupes islamistes militants en Afrique.
Sahel
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger continuent de subir une pression intense de la part des groupes islamistes militants. Ces derniers ont poussé vers le sud et les régions plus peuplées de chacun de ces pays. Quasiment 9 826 morts ont été signalées dans la région, ce qui représente 41 % des morts imputables aux groupes islamistes militants en Afrique.
En Afrique, 41 % des morts imputables aux groupes islamistes militants se sont produites au Sahel.
La portée géographique de la menace des islamistes militants dans cette région, qui s’étend sur plus de 1 200 kilomètres d’est en ouest, est aussi plus importante que sur tout autre théâtre.
La coalition du Jama’at Nusrat al Islam wal Muslimeen (JNIM) est le principal facteur de la violence. En effet, cette année, 78 % des morts dans la région (et 2 502 des 3 039 évènements signalés) lui sont imputables. Au Mali par exemple, le JNIM a exécuté une série d’attaques sur des bases militaires à Tombouctou dans le nord, à Bamako dans le sud et jusqu’à Keyes à l’ouest (y compris près des frontières du Sénégal et de la Mauritanie). Depuis septembre 2025, cette coalition y a ciblé l’importation d’essence le long de corridors économiques clés venant du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, provoquant des hausses de prix et des disruptions économiques majeures.
Le Burkina Faso continue de subir les niveaux de violence les plus élevés du Sahel puisque 50 % des morts imputables aux islamistes militants s’y produisent. Plus de 29 % de ces morts ont eu lieu au Mali et 17 % au Niger. Le pourcentage de morts au Niger a connu une forte hausse par rapport à 2023, date du putsch contre le gouvernement démocratiquement élu du président Mohammed Bazoum.
Les affiliés du JNIM profitent d’une liberté de mouvement importante au Burkina Faso. Ces groupes ont accru leurs attaques directes et d’envergure sur les centres urbains. En mai 2025, le JNIM a revendiqué la mort de 200 soldats bukinabè à Djibo, la capitale de la province de Soum, puis de 60 autres soldats à Sollé, dans la province de Loroum.
Des millions de Burkinabè ont été déplacés, mais on n’en connait pas aujourd’hui le nombre exact. La junte burkinabè a été accusée d’empêcher certaines communautés de fuir afin de présenter les régions où elles habitent comme étant stables.
Le JNIM a utilisé la répression et la violence perpétrées par les juntes militaires du Burkina Faso et du Mali pour faciliter le recrutement.
Le JNIM a utilisé la répression et la violence perpétrées par les juntes militaires du Burkina Faso et du Mali, ainsi que les atrocités commises contre les civils par les groupes paramilitaires russes qui leur sont alliés, pour faciliter le recrutement.
19 % des morts signalées au Sahel sont imputables à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). Ce dernier, qui sévit principalement dans l’ouest du Niger et l’est du Mali, se distingue par le niveau de violence qu’il fait subir aux civils. Au Niger par exemple, l’EIGS serait responsable d’environ 94 % des morts de civils (soit environ 650), ce qui représente une augmentation de 144 % par rapport à l’année précédente.
Afin de se positionner pour des incursions plus profondes au Niger, l’EIGS semble être en train de consolider un sanctuaire au nord de Niamey. Résultat, le Niger a subi une augmentation de 51 % des activités imputables aux groupes islamistes militants l’année dernière.
La compétition entre le JNIM et l’EIGS a aussi augmenté cette année. De nombreux heurts se sont produits entre le deux groupes dans l’ouest du Burkina Faso et dans le nord du Mali autour de Gao et de Tombouctou.
La poussée vers le Sud des groupes islamistes militants sahéliens continue d’augmenter la pression sur les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest.
Cette pression est la plus sévère au Bénin, où les morts imputables aux militants islamistes ont atteint 305, un chiffre record, et une augmentation de 76 % par rapport à l’année précédente. La désignation par les dirigeants du JNIM d’un émir pour le Bénin met en relief les intentions du groupe.
Au Togo, des combattants liés au JNIM ont tué au moins 54 civils et 8 soldats l’année dernière. La préfecture de Kpendjal, coincée entre la frontière du Burkina Faso et du Bénin, est la région togolaise la plus touchée par les attaques de djihadistes.
Pour la première fois, le JNIM a revendiqué des attaques qui ont tué des soldats au Nigeria. Ces attaques se sont produites dans une région forestière à la frontière du Bénin et des États nigérians de Kwara et de Niger, où l’allié du JNIM Ansaru a conduit de nombreuses attaques en 2025.
De nombreux rapports suggèrent que l’EIGS, via des groupes identifiés comme Lakurawa, s’est aussi propagé vers le nord-ouest du Nigeria depuis le Niger. Les affiliations de ces djihadistes ne sont pas claires mais il existe des preuves selon lesquelles des cellules de Lakurawa coopèreraient avec le JNIM, l’EIGS et Boko Haram. Les activités imputables à Lakurawa représentent 3 % des morts (soit 299) dans ce théâtre.
Somalie
La violence imputable aux groupes islamistes militants a connu une recrudescence cette année, provoquant une augmentation de 93 % dans le nombre de morts (de 4 561 à 8 813), un chiffre record. Ce pic représente le plus important changement de toute région du continent et fait suite à une accalmie notable dans les morts enregistrées l’année dernière.
Cette augmentation de la violence est largement attribuable au doublement des morts liées aux batailles (6 051) et à la violence à distance (2 676). Ces dernières représentent plus de la moitié des morts attribuables à la violence à distance en Afrique l’année dernière, ce qui met en relief l’usage de plus en plus importants des drones et des frappes aériennes dans ce théâtre.
Les batailles entre les forces de sécurité somaliennes et Al-Shabaab sont à l’origine des 2 650 événements violents et 7 052 morts signalés. Une offensive d’Al-Shabaab lui a permis de remporter des avancées importantes dans des régions du centre et du sud de la Somalie, portant le groupe à 50 kilomètres de Mogadiscio. Une contre-offensive dirigée par l’armée nationale somalienne, les États membres fédérés et les milices alliées, et coordonnée avec les forces de l’AUSSOM, a permis de recapturer plusieurs villes dans la région de Lower Shabelle, une région décrite comme un bastion et un refuge d’Al- Shabaab. Les forces Danab ont par la suite recapturé des villes à tout juste 30 kilomètres de Jilib, la capitale de facto d’Al-Shabaab.
Les liens entre Al-Shabaab et les Houthis au Yémen continuent de s’approfondir. Les niveaux d’entrainement et d’achat de systèmes d’armements avancés ont augmenté. Al-Shabaab allouerait environ un quart des ses fonds opérationnels à l’acquisition d’armements des Houthis et de Al Qaeda dans la péninsule arabique (AQAP) au Yémen.
L’offensive, qui a duré un an, et qui a été menée par les forces de sécurité du Puntland, et soutenue par des frappes aériennes des États-Unis d’Amérique et des Émirats arabes unis dans le nord de la Somalie, représente 1 675 des morts imputables à l’affilié de l’EI en Somalie. Alors que l’EI avait auparavant plus de 1 000 combattants et gagnait environ 4 millions de dollars par an, l’EI a perdu la plupart de ces combattants après ces batailles. L’affilié de l’EI en Somalie avait servi de centre névralgique de coordination, de gestion et de finance pour l’EI au niveau global.
Bassin du lac Tchad
Le bassin du lac Tchad a subi une augmentation de 28 % dans le nombre de morts imputables à l’activité des islamistes militants l’année dernière (passant de 3 734 à 4 779). 2025 a donc été l’année la plus meurtrière de ce théâtre depuis 2015 quand Boko Haram était à son apogée et que le bassin du lac Tchad avait subi plus de 11 700 morts. Ce sursaut renverse par ailleurs une tendance de 5 ans de réductions progressives de la violence létale dans cette région.
L’augmentation de 62 % des morts lors de batailles (de 1 959 à 3 168), démontre que la plupart de l’augmentation de la violence dans ce théâtre a été causée par des batailles entre les forces de sécurité et les groupes militants.
Cette année, 87 % des morts imputables aux groupes islamistes militants dans le bassin du lac Tchad se sont produites au Nigeria. À titre de comparaison, les morts au Cameroun, au Tchad et au Niger ont toutes diminué. La baisse des morts au Cameroun (où les 425 morts représentent 8 % du total régional) est la plus remarquable car le nord du Cameroun avait subi un niveau grandissant de violence des militants depuis 2022.
Dans le bassin du lac Tchad, 56 % des morts sont imputables à Boko Haram et 43 % le sont à l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWA).
Si ces groupes coopèrent parfois, ils se sont régulièrement affrontés autour du lac Tchad cette année. Soutenu par des mercenaires tchadiens et libyens, Boko Haram a expulsé l’ISWA des iles du lac Tchad. L’ISWA retient cependant une présence importante dans l’État de Borno au Nigeria.
L’ISWA demeure une menace redoutable et on estime qu’il a envahi au moins 16 bases militaires nigérianes cette année. L’usage par l’ISWA d’engins explosifs improvisés et de drones de reconnaissance avancés a augmenté la menace posée sur l’armée nigériane.
Cette année a aussi été remarquable en raison de l’augmentation de la violence imputable aux groupes islamistes militants dans le nord-ouest du Nigeria. La réapparition de Ansaru, qui s’était séparé de Boko Haram en 2012, et qui depuis s’est rallié à AQMI et à la coalition JNIM, est particulièrement remarquable. Au cours de cette année, le champ d’opération d’Ansaru s’est déplacé de l’État de Kaduna, où il sévissait en 2020 vers les États de Kwara et de Niger, ce qui a rapproché ses activités de la frontière avec le Bénin.
La faction Sadiku de Boko Haram est également active dans le nord-ouest du Nigeria, notamment dans l’État de Niger près de l’État de Kwara. Les États de Niger et de Kwara ont par conséquent subi un doublement des morts imputables aux groupes islamistes militants cette année (les morts y sont passées de 60 à 126). Les groupes affiliés à Lakurawa, qui sont particulièrement actifs dans les États de Kebbi et de Sokoto, coopèrent aussi avec la faction Sadiku depuis 2023.
Les bandes criminelles organisées, appelées bandits, continuent de provoquer la plupart de la violence armée dans le nord-ouest du Nigeria. L’enlèvement de 253 enfants d’une école catholique dans l’État de Niger leur est imputable. Les bandits ont aussi pris en embuscade trois bases militaires dans les États de Niger et de Kaduna. Cela illustre comment les bandits imitent l’activité djihadiste dans la région, alors même que les djihadistes adoptent eux aussi des tactiques des groupes de bandits (y compris le vol de bétail, l’extorsion et les pillages).
Alors même que le rythme des batailles avec les groupes islamistes s’est accru, les forces de sécurité ont néanmoins procédé à des arrestations remarquables de leaders djihadistes cette année. Au Tchad, l’armée a appréhendé le fils cadet de Mohammed Youssef, le fondateur de Boko Haram. Il se trouvait avec six autres qui essayaient de créer une nouvelle cellule du côté tchadien de la région du lac Tchad. Cependant, parmi les dirigeants d’Ansaru, le chef de sa faction Mahmuda a été arrêté lors d’une série d’opérations menées par les services de sécurité et de renseignement nigérians.
Nord du Mozambique
Au nord du Mozambique, les morts ont bondi de 51 % cette année (pour passer de 352 à 531).
Le nombre de morts civils a plus que doublé (de 111 à 260). Les civils représentent environ la moitié des morts dans la région, un pourcentage plus élevé que dans tout autre théâtre du continent.
Cette forte augmentation fait suite à une diminution importante de la violence pendant le déploiement des forces de la SADC entre 2021 et 2024. Aujourd’hui, seul un contingent de troupes du Rwanda soutient les forces de sécurité mozambicaines.
Ahl al Sunnah wal Jama’a (ASWJ) menace les communautés du nord du Mozambique depuis 2017. Selon les estimations, il ne serait constitué que de 350 combattants, éparpillés dans des petites cellules dans des régions rurales du pays. Néanmoins, ils font preuve de résilience. Des raids, des barrages routiers, des enlèvements contre rançon et des attaques éclair contre les forces de sécurité et les civils lui sont régulièrement imputés.
L’attaque perpétrée par ASWJ en septembre 2025 contre Mocímboa da Praia, la capitale de la province de Cabo Delgado est une nouvelle preuve de sa résilience. Cette attaque fut la premiere sur la capitale depuis que l’ASWJ en avait été expulsé en 2021. ASWJ avait précédemment ciblé Palma, au Cabo Delgado, où Total Énergies détient un projet de GNL.
Afrique du Nord
L’Afrique du Nord demeure relativement calme comparé aux autres théâtres. Toutefois, une légère hausse dans le nombre de morts s’est produite cette année (de 5 à 19), mettant en relief la menace continue des groupes islamistes militants dans cette région.
Quasiment toutes les morts imputables aux djihadistes (17 sur 19) se sont produites en Algérie, où les forces de sécurité ont confronté et tué des militants.
L’absence de toute activité de militants islamistes en Égypte depuis 2023 reflète des mesures de sécurité accrues ainsi que des initiatives de développement dirigées par le gouvernement dans le nord du Sinaï. Il existe peut-être encore des sympathisants de l’État islamique dans le Sinaï, mais ils restent incapables de recruter ou de mobiliser la violence.
En Libye, quatre cellules de l’État islamique ont été démantelées par les services de renseignement. Les activités de ces cellules étaient orientées de manière régionale afin de :
Faciliter le mouvement de combattants depuis l’Europe, à travers la Libye et vers le Sahel et la Somalie,
Produire et disséminer de la propagande sur les réseaux sociaux,
Blanchir de l’argent en soutien à une opération prévue au Soudan,
Établir des cellules dormantes en Libye et
Générer des revenus grâce au trafic de migrants.
La variété des activités poursuivies au Maghreb par ces groupes islamistes militants souligne la menace continue à la sécurité qu’ils représentent et la nécessité de maintenir la vigilance. En 2015, l’Afrique du Nord avait subi plus de 4 000 morts imputables aux groupes islamistes militants.
